Éruption Dentaire Normale et Pathologique
Éruption Dentaire Normale et Pathologique
Introduction
Le germe dentaire exécute tout au long de son développement une succession de mouvements qui modifient ses rapports avec son environnement tissulaire. Ces mouvements comprennent les phases pré-éruptives, l’éruption préfonctionnelle, l’éruption fonctionnelle et enfin la phase post-éruptive.
Les mammifères sont diphyodontes, possédant deux jeux de dents : la denture temporaire et la denture permanente. Les dents temporaires font leur éruption entre 6 mois et 2,5 ans, tandis que les dents permanentes apparaissent entre 6 ans et 12-13 ans. La troisième molaire, ou dent de sagesse, émerge généralement entre 18 et 30 ans.
Définitions essentielles
L’éruption dentaire est un processus biologique par lequel une dent en développement émerge à travers l’os et la muqueuse orale pour apparaître dans la cavité buccale, puis entrer en contact avec son antagoniste et permettre la mastication.
La dentition correspond aux phénomènes liés à l’éruption et l’évolution des dents sur l’arcade (phénomène dynamique).
La denture désigne l’ensemble des dents en place sur l’arcade (état statique).
Physiologie de l’Éruption Dentaire
L’éruption dentaire est un processus continu qui ne se termine qu’avec la perte de la dent. Le germe passe par plusieurs phases distinctes le long de son trajet.
Les mouvements pré-éruptifs
Ces mouvements commencent dès le début de la formation du germe dentaire jusqu’à la formation complète de la couronne. Ils entraînent une résorption osseuse dans la direction du mouvement et une apposition dans la direction opposée, permettant ainsi l’adaptation à la croissance des maxillaires et de la face.
Durant cette phase, les germes des dents permanentes antérieures restent positionnés lingualement, les prémolaires se localisent sous les racines des molaires temporaires, et les molaires permanentes se développent à partir de l’extension distale de la lame dentaire. Les molaires supérieures se développent dans les tubérosités des maxillaires avec leurs faces occlusales inclinées distalement, tandis que les molaires inférieures se développent dans la base des branches mandibulaires avec leurs faces occlusales inclinées mésialement.
La phase d’éruption
Cette phase s’étend du début de l’édification radiculaire jusqu’à ce que la dent atteigne un contact occlusal. Elle se subdivise en deux étapes importantes.
La phase d’éruption préfonctionnelle ou intra-osseuse commence au début du développement radiculaire jusqu’à l’émergence dans la cavité buccale. La phase d’éruption fonctionnelle ou supra-osseuse débute de l’émergence dans la cavité buccale jusqu’au contact occlusal.
La phase d’éruption se déroule selon quatre événements majeurs : la formation de la racine avec prolifération de la gaine épithéliale de Hertwig, un mouvement en direction occlusale à travers la crypte osseuse, la pénétration de la couronne dans la cavité buccale, et enfin le déplacement occlusal jusqu’au contact avec la dent antagoniste.

Modifications histologiques
Dans les tissus surplombant la dent, les cellules, les fibres conjonctives et les fibres nerveuses dégénèrent sous l’action des enzymes produites par les macrophages. Le nombre de vaisseaux sanguins diminue, créant une zone nommée chemin d’éruption. Les ostéoclastes contribuent à la résorption osseuse et à la formation de ce chemin.
Dans les tissus entourant la dent, le follicule dentaire se transforme. Les fines fibres parallèles à la surface de la dent deviennent des faisceaux de fibres de collagène attachés à la racine dentaire en formation, s’étendant jusqu’à la surface de l’os alvéolaire. Ce sont les premiers faisceaux de fibres du desmodonte.
Dans les tissus sous-jacents, la couronne de la dent, en commençant son éruption, libère dans la zone apicale de l’espace permettant l’allongement de la racine.
Le mécanisme de l’éruption dentaire
L’éruption dentaire est un processus multifactoriel nécessitant deux événements indispensables : la résorption de l’os surplombant la couronne pour former un chemin d’éruption, et le déplacement de la dent à travers ce chemin.
Les recherches ont démontré que le follicule dentaire est essentiel à l’éruption, au moins pour la phase intra-osseuse, car les monocytes circulants y affluent et fusionnent pour former les ostéoclastes nécessaires à la formation du chemin d’éruption dans l’os alvéolaire.
Contrairement aux anciennes croyances, la formation de la racine n’est pas la cause de l’éruption mais plutôt une conséquence, car une dent sans racine est capable de faire éruption. Le ligament alvéolo-dentaire joue un rôle lors de la phase supra-osseuse, et la vascularisation intervient également dans le processus éruptif.
La phase post-éruptive
Cette phase débute lorsque les dents sont fonctionnelles et continue lentement tant que la dent reste sur l’arcade. Les procès alvéolaires augmentent en hauteur et la formation de la racine se poursuit après l’entrée en fonction des dents, pendant environ 1 à 1,5 an pour les dents temporaires et 2 à 3 ans pour les dents permanentes.
Quand l’édification radiculaire est achevée, une éruption ralentie et continue compense l’usure des faces occlusales et maintient la dimension verticale d’occlusion. Elle s’associe à un phénomène de cémentogenèse apicale compensant la perte de longueur axiale.
Chronologie et Mise en Place des Dentures
La denture temporaire
La denture temporaire stable comporte 20 dents : huit incisives, quatre canines et huit molaires. Les dents temporaires font leur éruption en moyenne entre 6 mois et 2 ans et demi, au rythme d’un groupe de dents tous les 6 mois. La séquence d’éruption débute généralement par les incisives centrales mandibulaires, plus rarement par les incisives centrales maxillaires.
La denture permanente
La denture permanente adulte stable comporte 32 dents : huit incisives, quatre canines, huit prémolaires et 12 molaires. Les 28 premières dents permanentes font leur éruption en moyenne entre 6 et 12 ans de manière régulière, au rythme d’un groupe de dents tous les ans.
Dans la dentition temporaire, l’éruption a lieu plus tôt chez les garçons que chez les filles. Dans la dentition permanente au contraire, l’éruption chez les filles précède celle des garçons, sauf pour les premières molaires et les incisives. En général, les dents mandibulaires précèdent les dents maxillaires dans la dentition permanente.
Les Anomalies de l’Éruption
Anomalies des dents temporaires
Syndrome d’éruption des dents temporaires : L’éruption s’accompagne fréquemment de signes locaux ou généraux comme l’hypersalivation, la fièvre, la stomatite, la perte d’appétit, le kyste d’éruption, l’inflammation gingivale et les érythèmes jugaux. Ces accidents restent généralement bénins, bien qu’exceptionnellement ils puissent prendre un caractère plus grave.
Éruption précoce : Une éruption est dite précoce lorsqu’elle survient 1 mois (incisive) à 6 mois (molaire) avant l’âge moyen. Elle peut être en relation avec une hyperthyroïdie congénitale.
Dents natales et néonatales : La présence d’une dent natale (sur l’arcade à la naissance) ou néonatale (faisant son éruption dans les 30 premiers jours de vie) est un phénomène rare concernant fréquemment l’incisive centrale mandibulaire. Une position très superficielle du germe avec un caractère héréditaire serait probablement à l’origine de cette anomalie.
Éruption retardée : En dentition temporaire, les retards d’éruption sont peu fréquents. Les enfants nés prématurément présentent plus souvent un retard d’éruption qui est cependant compensé vers l’âge de 2 ans et demi. Les étiologies possibles incluent un retard de maturation dentaire, un obstacle empêchant l’éruption, une origine héréditaire, des déficits nutritionnels, les infections, les hypofonctions endocriniennes ou le syndrome de Down.
Inclusion : Elle est rare et affecte préférentiellement la deuxième molaire, souvent due à une malposition, un obstacle sur le chemin d’éruption ou une anomalie morphologique de la dent.
Chute prématurée : La perte prématurée d’une dent temporaire est due au développement précoce du germe d’une dent permanente. La perte prématurée de plusieurs dents temporaires est généralement associée à des pathologies générales comme le Chérubisme, le syndrome de Papillon-Lefèvre, les dysplasies dentinaires de type I ou la folliculite expulsive.
Chute retardée : Elle est liée généralement à l’absence du germe de la dent définitive correspondante ou à sa malposition. Cette anomalie concerne l’ensemble des dents temporaires chez les enfants atteints de dysostose cléidocrânienne ou d’anodontie.
Anomalies des dents permanentes
Éruption précoce : L’éruption précoce d’une dent unitaire est consécutive à la perte prématurée de la dent temporaire qu’elle remplace. L’éruption précoce de toutes les dents permanentes est généralement liée à des pathologies générales ou à des syndromes comme le syndrome de Turner.
Éruption retardée : L’éruption tardive d’une dent unitaire est relativement fréquente, liée généralement à un facteur local comme une malposition dentaire, une hyperplasie gingivale, la fermeture de la brèche laissée par la dent temporaire, un trouble de l’occlusion ou une anomalie de la morphologie osseuse alvéolaire.
L’éruption tardive de plusieurs dents permanentes est très rare et souvent liée à un facteur systémique comme une carence vitaminique, une pathologie endocrinienne, ou associée à certains syndromes comme la dysplasie cléidocrânienne, le syndrome de Gardner, le syndrome de Turner ou le syndrome de Down.
Accidents d’éruption : La péricoronarite congestive ou suppurée par infection du sac péricoronaire est fréquente, notamment pour la troisième molaire mandibulaire. Elle se manifeste par une congestion muqueuse inflammatoire pouvant s’accompagner d’algies, de signes régionaux (cellulite, trismus, gêne à la mastication, adénopathie, stomatite ulcéreuse), voire de signes généraux (fièvre, altération de l’état général).
Inclusion : L’inclusion concerne particulièrement les troisièmes molaires maxillaires puis mandibulaires, les canines maxillaires et les deuxièmes prémolaires mandibulaires. Elle est généralement due à des facteurs locaux comme la malposition du germe, l’espace insuffisant sur l’arcade, un obstacle sur le chemin d’éruption, une anomalie de morphologie du germe, une muqueuse gingivale épaisse et fibreuse, ou une anomalie de croissance de l’os alvéolaire.
Perte prématurée : Elle est généralement consécutive à une pathologie infectieuse, un traumatisme, l’évolution d’une maladie carieuse ou le syndrome de Papillon-Lefèvre.
Conclusion
L’existence de nombreuses théories concernant l’éruption dentaire montre que la physiopathologie de ce phénomène reste encore mal connue. Les anomalies de l’éruption ont de nombreuses origines. Savoir reconnaître ces anomalies permettra au praticien d’y remédier et d’éviter, dans un grand nombre de cas, le recours à des traitements orthodontiques longs et complexes.
Sources bibliographiques
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- Béatrice Richard, Yves Delbos, Louis-Frédéric Jacquelin. L’éruption dentaire. UFR en Odontologie, Université de Bordeaux, 2009
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- Avery JK. Essentials of Oral Histology and Embryology. 3ème éd, 2006; Mosby
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