ETABLISSEMENT DE L’OCCLUSION ET AGENCEMENT INTER-ARCADE
L’Établissement de l’Occlusion et l’Organisation des Arcades Dentaires
Introduction
L’occlusion dentaire représente un système complexe où l’organisation harmonieuse des dents au sein des arcades maxillaire et mandibulaire assure les fonctions essentielles de mastication, phonation et esthétique. Comprendre l’évolution de cette organisation, de la denture temporaire à la denture permanente, est fondamental pour tout praticien en orthodontie.
1. La Denture Temporaire
1.1 Organisation Intra-Arcade
La denture temporaire présente des caractéristiques morphologiques distinctes qui préfigurent l’évolution vers la denture permanente.
Forme des arcades : Les arcades dentaires temporaires adoptent une forme pratiquement semi-circulaire, créant une harmonie naturelle adaptée à la croissance de l’enfant.
Les diastèmes physiologiques : La présence de diastèmes est fréquente et considérée comme normale dans la denture temporaire. On distingue deux types principaux :
- Diastèmes simiens : situés entre l’incisive latérale et la canine au maxillaire, et entre la canine et la première molaire à la mandibule
- Diastèmes de Bogue : caractérisés par un espace inter-incisif médian
Implantation dentaire : Les dents temporaires présentent une implantation verticale, sans axe d’inclinaison particulier, avec un plan d’occlusion plat en l’absence de courbe de Spee.
1.2 Organisation Inter-Arcade
Type d’occlusion : L’occlusion temporaire est de type engrénant, où chaque dent s’articule avec deux dents antagonistes, à l’exception des incisives centrales inférieures et des deuxièmes molaires supérieures.
L’engrènement reste peu marqué avec un recouvrement incisif faible. L’arcade supérieure circonscrit l’arcade inférieure, créant un léger surplomb incisif, parfois jusqu’au bout à bout.
1.2.1 L’Occlusion Canine
L’occlusion canine constitue le repère fondamental de la denture temporaire. Selon Müller, la pointe de la canine supérieure doit se positionner dans l’interligne formé par la première molaire inférieure et la canine inférieure.
1.2.2 Le Plan Terminal
Le plan terminal représente un indicateur pronostique majeur pour l’occlusion future. Il correspond à l’alignement des faces distales des deuxièmes molaires temporaires supérieure et inférieure, servant de guide à l’éruption de la première molaire permanente.
Chapman décrit trois types de plans terminaux :
Plan terminal à marche mésiale : La face distale de la deuxième molaire inférieure est mésialée par rapport à la supérieure. C’est la disposition la plus classique, pouvant évoluer vers une classe I d’Angle, mais avec un risque d’évolution en classe III.
Plan terminal droit : Correspond à un rapport cuspide à cuspide, généralement favorable à l’établissement d’une classe I d’Angle.
Plan terminal à marche distale : La face distale de la deuxième molaire inférieure est distalée par rapport à la supérieure, conduisant invariablement à une classe II d’Angle.
Points Clés de l’Examen Clinique en Orthodontie Préventive
L’examen de la denture temporaire doit systématiquement évaluer trois éléments essentiels : la présence des diastèmes physiologiques, l’occlusion canine, et le plan terminal. Ces trois critères permettent d’anticiper l’évolution occlusale et d’intervenir précocement si nécessaire.
2. La Denture Permanente
2.1 Organisation Intra-Arcade
L’organisation des unités dentaires au sein de leurs arcades respectives assure équilibre et stabilité fonctionnelle. Cette organisation repose sur trois piliers fondamentaux : les courbes de compensation, l’orientation des axes dentaires, et la continuité des arcades via les points de contact.
2.1.1 La Courbe de Spee (Sagittale)
La courbe de Spee est une courbe sagittale à concavité supérieure, dont le centre se situe au niveau de l’apophyse crista-galli. Elle représente la ligne fictive passant par la pointe des canines et le sommet des cuspides vestibulaires des prémolaires et molaires de l’hémi-arcade inférieure.
Cette courbe se développe vers l’âge de 12 ans, après l’installation de la denture permanente. Sa profondeur varie selon le type morphologique de l’individu.
Implications cliniques selon Andrews :
- Une courbe de Spee prononcée réduit l’espace disponible pour les dents supérieures et favorise un surplomb et une supraclusie
- Une courbe de Spee inversée offre relativement plus d’espace aux dents supérieures
- Un plan d’occlusion sans courbe de Spee est généralement associé à une occlusion optimale
2.1.2 La Courbe de Wilson (Frontale)
Cette courbe frontale à concavité supérieure passe par les sommets cuspidiens vestibulaires et linguaux des prémolaires et molaires. Du fait de la disposition hélicoïdale des tables occlusales, cette courbe s’accentue progressivement vers les dents postérieures, l’angulation des dents postérieures étant plus marquée.
2.1.3 Orientation des Axes Dentaires
L’orientation des axes dentaires témoigne de l’adaptation architecturale et squelettique aux forces fonctionnelles.
Dans le sens vestibulo-lingual :
- Inclinaison positive des incisives supérieures (vestibulo-version) avec implantation verticale des canines supérieures
- Le bloc incisivo-canin inférieur présente une implantation droite
- Les tables occlusales des prémolaires et molaires sont orientées du côté vestibulaire au maxillaire, et inversement à la mandibule
Dans le sens mésio-distal :
Au maxillaire : les incisives et canines sont mésioversées (inclinaison positive), les prémolaires sont perpendiculaires au plan d’occlusion, la première molaire est légèrement mésioversée, tandis que les deuxième et troisième molaires sont distoversées.
À la mandibule : les incisives sont droites ou légèrement mésioversées, les canines en mésio-version, les prémolaires perpendiculaires (parfois la deuxième prémolaire est disto-versée), les premières molaires présentent une inclinaison variable, et les deuxième et troisième molaires une inclinaison mésiale.
2.1.4 Les Points de Contact Interproximaux
Les cuspides d’appui suivent une même courbe au maxillaire et à la mandibule, formant la courbe de l’arcade. À cette courbe correspond, sur l’arcade antagoniste, une courbe des fosses et fossettes.
Les points de contact assurent la continuité de l’arcade et la répartition des forces occlusales. Idéalement, ils se situent à la jonction du tiers vestibulaire et du tiers médian dans le sens vestibulo-lingual, et à la jonction du tiers occlusal et du tiers médian dans le sens vertical.
Ces points de contact sont initialement punctiformes après la constitution de la denture adulte jeune, puis évoluent progressivement en surfaces d’appui avec l’âge sous l’effet des forces mésialantes.
2.2 Organisation Inter-Arcade
2.2.1 Occlusion Statique
Type d’occlusion : L’occlusion dentaire permanente est de type engrénant, chaque dent s’articulant avec deux dents antagonistes, à l’exception des incisives centrales inférieures et des troisièmes molaires supérieures.
Morphologie occlusale : La morphologie occlusale, composée de cuspides et crêtes marginales présentant exclusivement des surfaces convexes, génère des contacts punctiformes entre surfaces antagonistes.
Stabilité occlusale (tripodisme) : La stabilité dépend des contacts dento-dentaires, déterminés par la surface des points de contact et leur position, notamment au niveau molaire où ils se répartissent pour stabiliser la mandibule.
Dans le sens sagittal :
L’arcade maxillaire, plus longue et large que l’arcade mandibulaire, crée des rapports spécifiques :
- Au niveau incisif : Un surplomb vestibulaire (overjet) de 2 mm est considéré comme normal. Un overjet supérieur à 2 mm définit une proclusie, tandis qu’un overjet inférieur à 2 mm caractérise une rétroclusie.
- Au niveau canin : La pointe de la canine supérieure doit se positionner dans l’embrasure entre la canine inférieure et la première prémolaire inférieure, définissant une classe I canine. Une position plus distale constitue une classe II canine, une position plus mésiale une classe III canine.
- Au niveau molaire : La première molaire permanente (dent de 6 ans) constitue la clé de l’occlusion. Dans une occlusion idéale de classe I d’Angle, la première molaire inférieure est mésialée d’une demi-cuspide par rapport à la supérieure. Une position plus distale définit une classe II molaire, une position plus mésiale une classe III molaire.
Dans le sens transversal :
Les points inter-incisifs supérieur et inférieur doivent coïncider entre eux et avec le plan sagittal médian antérieurement. Latéralement, les dents maxillaires circonscrivent les dents mandibulaires.
Dans le sens vertical :
Le recouvrement des incisives inférieures par les supérieures (overbite) mesure environ 2 mm. Latéralement, le recouvrement dépend de la profondeur des fosses et de la hauteur des cuspides, les dents maxillaires recouvrant les mandibulaires du côté vestibulaire, et inversement du côté lingual.
2.2.2 Occlusion Dynamique
2.2.2.1 Position de Repos
La position de repos correspond à la position mandibulaire lorsque les muscles masticateurs et posturaux se trouvent en équilibre physiologique actif minimal (relâchement). Le condyle mandibulaire se situe dans la partie antérieure de la cavité glénoïde.
Cette position détermine l’espace libre d’inocclusion : 1 à 3 mm antérieurement, et 1,8 à 2,7 mm au niveau des cuspides mésiales des premières molaires. Cet espace est nécessaire à l’équilibre neuromusculaire.
2.2.2.2 Position d’Intercuspidation Maximale (PIM)
Également appelée occlusion centrée, la PIM représente la position de fermeture présentant le maximum de surfaces et points de contact entre les arcades dentaires.
Elle est qualifiée de physiologique lorsque les condyles mandibulaires occupent des relations articulaires symétriques et que la musculature se trouve en position confortable d’équilibre.
Elle est ortho-fonctionnelle lorsqu’elle assure des dispositions harmonieuses des différents éléments de l’appareil manducateur, et pathogène lorsqu’elle altère cette harmonie.
Il existe parfois une adaptation neuromusculaire permettant au patient de trouver une position confortable, la « position d’intercuspidation de convenance », qui n’est pas ortho-fonctionnelle sans être pathogène.
2.2.2.3 Relation Centrée (RC)
La relation centrée est une relation mandibulo-crânienne où les condyles mandibulaires occupent la position la plus haute et la plus reculée non forcée dans leurs cavités glénoïdes.
Position stable et reproductible, elle constitue une position de référence dans l’analyse anatomique de l’occlusion. Selon Posselt, la RC ne coïncide pas avec l’intercuspidation maximale dans 90% des cas, avec un décalage de 1,25 mm chez l’adulte et 0,85 mm chez l’enfant.
L’examen des contacts en RC nécessite un état de détente psychique, émotionnelle et de relâchement musculaire du patient.
2.2.2.4 Protrusion
La protrusion correspond au glissement des bords libres des incisives inférieures le long des faces palatines des dents antéro-supérieures depuis l’intercuspidation maximale jusqu’au bout à bout, définissant le guide incisif.
Ce mouvement s’accompagne d’une désocclusion totale et immédiate des dents postérieures, sur un trajet rectiligne. Toute déviation évoque une interférence protrusive travaillante ou non travaillante.
Le guide incisif idéal dépend de trois paramètres : la position de contact entre le bord libre des incisives inférieures et la face palatine des incisives supérieures, la concavité palatine, et l’orientation inter-radiculaire avec le degré de recouvrement.
La courbe de Spee joue un rôle crucial : une courbe exagérée ou irrégulière conduit à un contact postérieur empêchant la désocclusion.
2.2.2.5 Mouvement de Diduction
Lors des mouvements de latéralité, les cuspides vestibulaires mandibulaires glissent latéralement sur les faces internes des cuspides vestibulaires supérieures, qui constituent les surfaces de guidage protectrices.
Fonction canine :
Le guidage latéral peut être assuré par la seule canine inférieure du côté travaillant. Cette fonction implique une classe I canine, un recouvrement plus important de la canine par rapport aux prémolaires et incisives, un contact intime entre les deux canines du même côté, et un surplomb inférieur à celui des incisives assurant une désocclusion immédiate.
Les gnathologistes considèrent la fonction canine comme le meilleur guide lors du mouvement de diduction.
Fonction groupe :
Plusieurs dents du côté travaillant (canines et autres) peuvent conduire le mouvement latéral, assurant une distribution harmonieuse des forces latérales. On distingue la fonction groupe antérieure et la fonction groupe postérieure (totale ou partielle).
Du côté non travaillant, la désocclusion doit être totale et immédiate.
Approche alternative selon Planas :
Contrairement à l’approche gnathologique, Planas propose le concept d’occlusion balancée, permettant des contacts tant du côté travaillant que du côté non travaillant lors du mouvement de diduction. Il décrit les Angles Fonctionnels Masticatoires de Planas (AFMP), qui doivent être petits et égaux pour garantir une mastication physiologique.
Conclusion
La compréhension approfondie de l’établissement de l’occlusion et de l’organisation des arcades dentaires, de la denture temporaire à la denture permanente, constitue le fondement d’une pratique orthodontique rationnelle. L’examen clinique rigoureux des repères occlusaux permet non seulement d’évaluer l’état actuel, mais également d’anticiper l’évolution et d’intervenir de manière préventive ou interceptive lorsque nécessaire.
Références Bibliographiques
- Château M. Orthopédie dento-faciale, tome 1 : Bases fondamentales. Édition CDP, 1980
- Bassigny F. Manuel d’orthopédie dento-faciale. Édition Masson, 1991
- Lejoyeux E., Flageul F. Orthopédie dento-faciale : une approche bioprogressive. Quintessence, 1999
- Langlade M. Thérapeutique orthodontique. Maloine édition, Paris, 1976
- Aknin JJ. Croissance cranio-faciale. EMC 23-455-C-10, 2008
- Abjean J., Korbbendau JM. L’occlusion : aspects cliniques, directives thérapeutiques, 1980
Leave a Reply