Édentements et Classification de Kennedy-Applegate : Guide Complet en Prothèse Amovible Partielle
Comprendre les édentements partiels, maîtriser leur classification et optimiser vos plans de traitement prothétique
Introduction : Pourquoi Classer les Édentements ?

La perte de dents est une réalité clinique quotidienne en odontologie. Selon les estimations épidémiologiques, plus de 40 % des adultes de plus de 50 ans présentent un édentement partiel nécessitant une réhabilitation prothétique. Face à cette réalité, les praticiens ont rapidement compris qu’une approche systématisée était indispensable.
Avec 113 000 combinaisons possibles d’édentements recensées par Cummer sur les deux arcades, il serait illusoire de traiter chaque cas comme un cas unique sans aucun cadre de référence. C’est précisément pour répondre à ce besoin que la classification de Kennedy, proposée dès 1925 puis enrichie par Applegate en 1937 et 1960, s’est imposée comme la référence mondiale.
Cet article vous propose une exploration complète de cette classification : son histoire, ses règles d’application, ses limites, et surtout, comment l’utiliser efficacement dans votre pratique clinique quotidienne.

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Historique et Genèse de la Classification de Kennedy

La Proposition Originale de Kennedy (1925)
Le Dr Edward Kennedy, basé à New York, fut le premier à proposer une classification topographique des arcades partiellement édentées, en vue occlusale. Son système original distinguait trois grandes classes, définies selon la position des espaces édentés par rapport aux dents restantes.
Son ambition était claire : créer un langage commun permettant aux praticiens de se comprendre sans longues descriptions cliniques.
Les Apports d’Applegate (1937-1960)
Le Dr Applegate fit évoluer ce système en deux temps. En 1937, il introduit la notion de valeur intrinsèque des dents bordant un édentement unilatéral. En 1960, il formalisera huit règles d’application précises, encore en vigueur aujourd’hui, et ajouta deux classes supplémentaires — les classes V et VI — pour couvrir des situations cliniques non prises en compte par Kennedy.
Cette version enrichie, la classification de Kennedy-Applegate, est aujourd’hui universellement enseignée et pratiquée.
Pourquoi Utiliser une Classification ?
Les Quatre Bénéfices Fondamentaux
Une classification bien construite apporte quatre avantages majeurs en pratique :
- Communication simplifiée : dire “Classe I mod 2” suffit à transmettre une image clinique précise à un confrère ou à un prothésiste, sans rédiger un long descriptif.
- Aide à la conception : chaque classe oriente vers des principes biomécaniques spécifiques pour la conception du châssis prothétique.
- Apprentissage structuré : les étudiants mémorisent plus facilement les principes de traitement lorsqu’ils sont organisés autour de classes distinctes.
- Standardisation des tracés : la classification oriente la position des appuis, des crochets et des connecteurs majeurs.
Les Impératifs d’une Classification Idéale
Pour être réellement utile, une classification doit répondre à plusieurs critères :
- Simplicité : compréhensible et applicable rapidement
- Normalisation : adoptée par le plus grand nombre de praticiens
- Visualisation immédiate : permettre de “voir” l’arcade en lisant la classe
- Édentation postérieure prioritaire : c’est l’élément déterminant du choix de classe
- Intégration du traitement préprothétique : extractions et prothèses fixées doivent être planifiées avant le classement
Pour approfondir les bases théoriques, le Prothèse amovible partielle : Clinique et laboratoire reste une référence incontournable pour les praticiens francophones.
Description des Six Classes d’Édentement

Classe I : Édentement Distal Bilatéral
La classe I correspond à un édentement bilatéral postérieur dit “en extension distale”. Les dents restantes ne bordent l’espace édenté que d’un seul côté (mésial), ce qui implique une prothèse à appui mixte dento-muqueux.
C’est la situation clinique la plus contraignante biomécaniquement, car la base prothétique tend à basculer distalement lors de la mise en charge.
Classe II : Édentement Distal Unilatéral
La classe II est similaire à la classe I mais limitée à un seul côté de l’arcade. Le côté controlatéral présente une arcade complète ou un édentement intercalé.
La gestion du couple de forces et la stabilisation de la prothèse sont des défis majeurs dans cette classe.
Classe III : Édentement Intercalé Unilatéral
L’espace édenté est limité par des dents des deux côtés (mésial et distal). La prothèse bénéficie d’un appui dento-porté plus stable.
Attention : dans la classification d’Applegate, il existe une différence entre la classe III de Kennedy (intercalé sans perte de canine) et la classe VI (intercalé unilatéral strict).
Classe IV : Édentement Antérieur
L’espace édenté chevauche la ligne médiane et touche le secteur antérieur. C’est la seule classe qui ne peut pas avoir de modifications.
L’absence des deux incisives centrales définit automatiquement une classe IV ; l’absence d’une seule donne une classe III.
Classe V : Édentement Intercalé avec Perte de Canine
La canine est absente au moins d’un côté. Cela modifie profondément l’équilibre prothétique et le guidage antérieur, rendant la conception plus complexe.
Classe VI : Édentement Intercalé Unilatéral (Applegate)
Ajoutée par Applegate, la classe VI désigne un édentement intercalé unilatéral, limité par des dents de chaque côté, permettant un appui entièrement dento-porté.

Les 8 Règles d’Application d’Applegate
La maîtrise des règles d’Applegate est indispensable pour classer correctement chaque cas. Les voici résumées :
- Le classement s’établit après la planification du traitement (extractions, prothèse fixée incluses).
- L’absence d’une troisième molaire sans antagoniste n’intervient pas dans la classification.
- Une troisième molaire avec antagoniste servant de pilier potentiel doit être prise en compte.
- La présence d’une deuxième prémolaire comme prothèse fixée modifie le classement.
- L’édentement postérieur détermine la classe, même si d’autres espaces sont présents.
- Les espaces édentés supplémentaires sont des modifications (notées “mod 1”, “mod 2”, etc.).
- Seul le nombre d’espaces supplémentaires compte, pas leur étendue.
- La classe IV n’admet aucune modification.

Quelle Solution Prothétique Selon Votre Classe ?
Avant de choisir entre prothèse amovible, prothèse fixée ou implants, une mise en perspective s’impose.
| Critère | Classe I | Classe II | Classe III | Classe IV | Classe VI |
|---|---|---|---|---|---|
| Type d’appui | Dento-muqueux | Dento-muqueux | Dento-porté | Dento-porté | Dento-porté |
| Stabilité prothétique | Modérée | Moyenne | Bonne | Variable | Bonne |
| Risque de bascule | Élevé | Modéré | Faible | Faible | Faible |
| Implants possibles | Oui (prioritaire) | Oui | Oui | Oui | Selon espace |
| Complexité de conception | Haute | Haute | Modérée | Modérée | Faible |
| Coût relatif (PAP) | Élevé | Moyen-élevé | Moyen | Moyen | Faible |
| Alternative fixée | Partielle | Partielle | Souvent oui | Souvent oui | Oui |
Cette grille vous aide à orienter rapidement vos patients vers la solution la mieux adaptée à leur situation clinique et à leurs attentes.
Erreurs Fréquentes à Éviter dans la Classification des Édentements

1. Classer Avant la Planification du Traitement
Erreur : Établir la classe avant d’avoir décidé si certaines dents seront extraites ou restaurées par prothèse fixée.
Conséquence : Le classement devient caduc dès la première séance de traitement, rendant la conception du châssis inadaptée.
Bonne pratique : Appliquer la règle 1 d’Applegate : classer uniquement après avoir finalisé le plan de traitement préprothétique.
2. Intégrer les Troisièmes Molaires Sans Antagoniste
Erreur : Tenir compte d’une dent de sagesse sans antagoniste pour définir la limite distale de l’arcade.
Conséquence : Une arcade classée en classe III peut en réalité être une classe I, avec une conception biomécanique totalement différente.
Bonne pratique : Ignorer systématiquement les troisièmes molaires sans antagoniste lors du classement.
3. Confondre Classe III et Classe VI
Erreur : Utiliser “classe III” pour tout édentement intercalé, sans distinguer le côté bilatéral ou unilatéral.
Conséquence : Mauvaise communication avec le prothésiste et conception incorrecte du châssis.
Bonne pratique : Classe III = intercalé bilatéral sans canine perdue ; Classe VI (Applegate) = intercalé unilatéral strict.
4. Négliger les Modifications
Erreur : Omettre de mentionner les espaces édentés supplémentaires dans la notation de la classe.
Conséquence : Le prothésiste ne prend pas en compte ces zones, ce qui aboutit à une prothèse incomplète ou déséquilibrée.
Bonne pratique : Toujours noter le nombre de modifications (ex. : Classe II mod 2) pour chaque espace édenté supplémentaire.
5. Appliquer des Modifications à la Classe IV
Erreur : Écrire “Classe IV mod 1” en présence d’un édentement supplémentaire postérieur.
Conséquence : Classement erroné qui perturbe la conception biomécanique et la communication interprofessionnelle.
Bonne pratique : La classe IV, par définition, n’admet aucune modification. En présence d’édentements postérieurs, la classe change.
6. Ignorer la Valeur Pilier des Dents Bordantes
Erreur : Classer sans évaluer la valeur parodontale et prothétique des dents limitant l’espace édenté.
Conséquence : Un châssis conçu sur des piliers compromis entraîne une instabilité rapide et une perte accélérée des dents supports.
Bonne pratique : L’évaluation parodontale et radiologique des dents piliers est un préalable absolu au classement et à la conception.

Cas Cliniques Commentés
Cas 1 : Classe I — La Prothèse en Extension Distale
Patient : Homme, 62 ans, retraité. Perd ses dernières molaires mandibulaires bilatéralement suite à des fractures radiculaires. Il présente 6 dents naturelles restantes en avant, parodonte sain.
Problématique : Édentement distal bilatéral typique, sans dent distale pour borner l’espace. La prothèse devra s’appuyer à la fois sur les dents restantes et sur la muqueuse — c’est un appui mixte à hauts risques de bascule.
Prise en charge : Conception d’un châssis métallique avec appuis occlusaux sur les prémolaires, crochets à action postérieure (type RPI ou Ackers modifiés), et bases en résine étendues distalement pour optimiser le soutien muqueux. Une hygiène rigoureuse est recommandée, notamment avec un jet dentaire Waterpik WF-660EU pour nettoyer les zones sous les connecteurs et autour des piliers.
Évolution attendue : Bonne tolérance si le patient respecte les rendez-vous de contrôle et les rebasages périodiques. Résultat fonctionnel satisfaisant sur 5 à 7 ans.
Point clé illustré : La classe I est la situation biomécanique la plus complexe en prothèse amovible partielle. La conception du châssis doit impérativement compenser la tendance au bascule distal.
Cas 2 : Classe III Modification 1 — L’Édentement Intercalé Multiple
Patiente : Femme, 47 ans. Consultation pour réhabilitation prothétique après plusieurs extractions. Elle présente un édentement intercalé postérieur gauche (16 manquante) et un espace antérieur (21 manquante suite à un traumatisme ancien).
Problématique : L’édentement principal est postérieur et intercalé → Classe III. L’espace antérieur constitue un édentement supplémentaire → modification 1. Notation finale : Classe III mod 1. La préoccupation esthétique est majeure pour la dent antérieure.
Prise en charge : Prothèse amovible partielle à appui dento-porté, châssis coulé avec crochet de rappel postérieur et fausse gencive esthétique en antérieur. La patiente est instruite sur l’entretien de sa prothèse et sur l’utilisation du GUM Expanding Floss autour des dents piliers.
Évolution attendue : Excellente stabilité grâce à l’appui dento-porté. Satisfaction esthétique élevée si la teinte est bien choisie. Révision à 1 an.
Point clé illustré : La notation correcte “mod 1” change la conception. Sans elle, l’espace antérieur serait ignoré, compromettant le résultat fonctionnel et esthétique.
Cas 3 : Classe II — L’Édentement Unilatéral Déstabilisant
Patient : Homme, 55 ans. Perd ses deux molaires inférieures droites (46 et 47) après échec d’un traitement endodontique. Le côté gauche est intact.
Problématique : Édentement distal unilatéral droit → Classe II. Le côté gauche intact exerce une traction asymétrique sur la prothèse, créant un risque de rotation. Les forces masticatoires s’exercent davantage sur le côté fonctionnel gauche.
Prise en charge : Châssis avec appuis occlusaux bilatéraux pour équilibrer les forces, crochet distal sur la prémolaire (45) côté édenté, et connecteur majeur rigide. Discussion avec le patient sur l’option implantaire pour la 46, qui offrirait une solution fixée plus stable à terme.
Évolution attendue : Résultat acceptable avec la PAP si le patient est bien instruit. L’option implantaire reste à envisager dans les 2 à 3 ans si sa situation financière le permet.
Point clé illustré : La Classe II nécessite une attention particulière à l’équilibre des appuis pour éviter la rotation autour de l’axe frontal.
Foire Aux Questions (FAQ)
Quelle est la différence entre une classification et un plan de traitement en prothèse partielle ? La classification est une étape préalable de description topographique de l’arcade édentée. Elle ne dicte pas le traitement, mais oriente la réflexion biomécanique. Le plan de traitement, lui, intègre l’état parodontal, les attentes du patient, les possibilités financières et les alternatives (implants, fixée).
Pourquoi la classification doit-elle être établie après les extractions et non avant ? Parce qu’une dent condamnée, si elle est incluse dans le classement, peut donner une classe erronée. Si cette dent est ensuite extraite, le classement change, tout comme la conception du châssis. Le plan de traitement préprothétique doit être finalisé en premier.
Est-il possible d’avoir une Classe IV avec des édentements supplémentaires postérieurs ? Non. La règle 8 d’Applegate est formelle : la classe IV n’admet aucune modification. Si un édentement postérieur existe en plus de l’édentement antérieur, c’est cet édentement postérieur qui détermine la classe (généralement Classe I, II ou III), et l’espace antérieur devient la modification.
Qu’est-ce qu’une “modification” dans la classification de Kennedy-Applegate ? Une modification désigne un espace édenté supplémentaire sur l’arcade, distinct de l’espace principal qui a défini la classe. Seul le nombre d’espaces supplémentaires est comptabilisé, pas leur étendue. Par exemple, “Classe I mod 2” indique un édentement distal bilatéral avec deux espaces édentés additionnels.
Comment choisir entre prothèse amovible partielle et implants pour une classe I ? La PAP reste une option viable et économique. Les implants offrent cependant une meilleure stabilité, préservent l’os alvéolaire et améliorent la qualité masticatoire. L’évaluation doit tenir compte de la densité osseuse, de l’état de santé général, des attentes du patient et de son budget. Les deux solutions ne sont pas exclusives : des implants de stabilisation peuvent compléter une PAP.

Un étudiant en odontologie peut-il apprendre la classification de Kennedy seul ? Oui, avec les bons supports. La pratique sur des modèles d’étude est essentielle. Les Annales corrigées de l’internat en odontologie 2022-2024 proposent des exercices pratiques de classement très utiles pour s’auto-évaluer avant les examens.
Quels sont les systèmes de classification alternatifs à Kennedy-Applegate ? Il en existe plusieurs, dont la classification de Bailyn (1928), de Beckett, ou encore de Skinner. Cependant, aucun n’a acquis la diffusion internationale de Kennedy-Applegate, qui reste la référence de facto dans la littérature mondiale et l’enseignement universitaire.

Conclusion : Maîtriser la Classification, C’est Maîtriser la Conception
La classification de Kennedy-Applegate n’est pas une simple formalité académique. C’est un outil clinique vivant, qui conditionne la qualité de la communication interprofessionnelle, la pertinence de la conception du châssis, et in fine, le succès thérapeutique à long terme.
Maîtriser ses six classes, ses huit règles d’application et ses subtilités (modifications, cas limites) vous permettra de traiter chaque édentement avec rigueur et cohérence.
Pour aller plus loin dans la maîtrise de la prothèse amovible partielle, le Guide clinique d’odontologie et l’ouvrage de référence Prothèse amovible partielle : Clinique et laboratoire constituent des lectures fondamentales, que vous soyez étudiant ou praticien confirmé.

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Bibliographie sélective
- Bégin M. La prothèse partielle amovible : conception et tracés des châssis, Quintessence International, 2004.
- Borel J-C, Schittly J, Exbrayat J. Manuel de prothèse partielle amovible, Masson, 1983.
- Schittly J, Schittly E. Prothèse amovible partielle : clinique et laboratoire, CDP, 2012.
- Santoni P. Maîtriser la prothèse partielle amovible, CDP, 2004.
- Nally J-N. La prothèse partielle amovible à châssis coulé, Médecine et Hygiène, 1979.
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